Un homme dans un bateau
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A l’époque de mon premier séjour, la ville s’appelait encore Bénarès et je préfère cet ancien nom. Il “sonne” plus historique. Attitude archaïque j’en conviens. Un peu comme si je disais Lutèce pour Paris ou Lugdunum pour Lyon.
A mon retour en France, je demanderai à un guichet de Paris-gare-de-Lyon un billet de TGV Lutèce-Lugdunum… je verrai bien où la SNCF m’expédiera…
Retour à Bénarès donc.
J’y avais autrefois prévu une étape sur la route du Népal et cette courte étape s’était prolongée en séjour tant j’avais aimé l’endroit, au point de me contraindre à quitter l’Inde avec précipitation une semaine plus tard, le jour même de l’expiration de mon visa.
Bénarès, c’est évidemment le Gange, ainsi qu’un dédale de ruelles qui dominent le fleuve, dans lequel mes errances s’achevaient toujours par la découverte d’un temple dissimulé dans une cour ou sur une fresque décorant la façade d’une maison.
Je ne connais le reste de la ville que pour l’avoir traversé en rickshaw, sans jamais m’y attarder car son tumulte ressemble à celui de toute ville indienne et après plusieurs mois à Delhi, je n’avais cherché ici que l’apaisante vision du Gange dont je profitais les soirs et les matins, lorsque la chaleur sur les “ghats” (escaliers qui permettent l’accès aux berges du fleuve) ne me forçait pas à fuir le rivage pour retourner dans l’ombre des venelles.
Bénarès c’est aussi la mort (et après cette remarque, j’en aurai terminé avec les lieux communs…) : sur l’Harishchandra Ghat et le Manikarnika Ghat, les processions se succèdent pour déposer sur des bûchers funéraires des corps dont les cendres seront ensuite dispersées dans les flots du fleuve.
La mort, le karma (”bilan” des vies antérieures qui déterminent la condition de vie présente), le samsara (cycle des renaissances), l’atman (l’éternité de l’âme)… je pensais que Bénarès serait le lieu idéal pour évoquer à travers cet article ces principes abstrus de l’hindouisme… mais une rencontre sur les ghats a chamboulé cette idée initiale…
Ils sont incroyables tous ces gens qui sans cesse perturbent mes projets…
Poulou en effet est bien vivant, alors je renonce à la mort pour parler de sa vie…
“Boat Sir, boat ?”. C’est avec ces incontournables mots en anglais que Poulou m’a abordé sur le Bhadaini Ghat. Comme lui, d’innombrables autochtones proposent aux touristes et voyageurs occidentaux une promenade en barque d’une heure pour à peine plus d’un euro.
Poulou est batelier sur le Gange. Poulou… je n’avais jamais entendu ce prénom-là en Inde (ni en France d’ailleurs).
Une balade sur le Gange ? J’en avais prévu une le lendemain à l’aube pour tourner quelques images et prendre des photographies, alors avec Poulou, dont je ne connais pas encore le nom, ou un autre batelier, quelle importance ? au tarif dérisoire que propose celui-ci avec sa bonne tête, inutile de faire une étude comparative des prix (il y a des cas où discuter un prix frise l’indécence… et j’avoue avoir souvent cette indécence…).
- Vous êtes là demain matin ?
- Je suis là chaque matin.
- Bien alors demain matin, ok pour une heure de bateau.
- 5h30, c’est la meilleure heure pour naviguer sur mother Ganga.
- 5h30 ! Et à 6h30, comment est-elle “mother Ganga” ?
- Elle est bien aussi.
- Disons 6h30 ici même.
- Je serai là.
- Quel est votre nom ?
- Je m’appelle Poulou.
- Comment ?
- Poulou. Et vous?
- Moi c’est Olivier. Je suis français.
- A demain “oncle”.
“Oncle”… j’ai bien entendu… il a dit “oncle”… dois-je en déduire que je fais si vieux que ça ? Parce qu’en Inde, “oncle” s’emploie quand on s’adresse à quelqu’un de plus âgé que soi, mais de vraiment plus âgé et je parie qu’entre Poulou et moi, il y a moins de dix ans de différence. Demain matin, je commence par lui demander son âge.
Le lendemain. 6h30.
- Bonjour Poulou.
- Bonjour “oncle”.
- Quel âge avez-vous ?
- 6h30.
- Non, je ne demande pas l’heure, mais votre âge.
- 32 ans.
(Moins de dix ans, je le savais, comme je savais que ce titre d’”oncle” était excessif.)
- Et sinon, avez-vous bien dormi ?
- Oui, j’ai l’habitude de dormir sur l’eau.
Poulou en effet dort chaque nuit sur son bateau… qui n’est d’ailleurs pas le sien. Le propriétaire de ce bateau en possède trois autres et sur les 100 roupies de cette heure de navigation (1 euro = 65 roupies), Poulou lui en reversera 50.
Poulou est réveillé depuis déjà deux heures. Chaque matin, il se lève à 4h30 pour faire sa prière devant le Gange, avant d’aller prendre un thé dans une échoppe voisine. Ensuite, il attend près de sa barque en interpellant les touristes, peu nombreux en cette saison, à cause des températures qui dépassent 40 degrés dès le début de la matinée, aussi dès neuf heures Poulou sait qu’il est inutile d’espérer des clients.
Ce matin Poulou ne songe pas aux clients suivants, il rame autant qu’il parle, mais il ne fait pas les deux en même temps, aussi n’allons-nous pas vite, en tout cas bien moins que la barque qui nous dépasse maintenant et dont la passagère mitraille les ghats derrière ses objectifs. Le rythme de Poulou me convient. Je ne suis pas sur cette barque pour accumuler les kilomètres mais pour discuter avec un homme dans son bateau.
- Vous voyez ces deux hautes cheminées au-dessus de ce bâtiment : c’est le crématorium électrique.
- On ne brûle pas tous les corps des défunts sur les bûchers funéraires ?
- Le bois de ces bûchers coûte cher. En moyenne une telle crémation revient à 3000 roupies, alors qu’au crématorium électrique elle ne coûte que 500 roupies. C’est là qu’on brûle les plus pauvres.
Après tout, quitte à finir en cendres, que ce soit par le feu ou l’électricité, quelle importance et pour une fois, les indigents seront les premiers servis, car une crémation électrique ne dure qu’une demi-heure alors que sur un bûcher, elle prend trois heures, ainsi les plus démunis frapperont les premiers aux portes du paradis et s’ils ne restent que quelques places, c’est eux qui les prendront…
Après le coût du bois, Poulou me parle du coût du mariage, élevé lui aussi…
- Je ne suis pas marié, car la cérémonie d’un mariage coûte trop chère et puis avec quoi nourrirais-je une famille ? Depuis la mort de mon père, personne ne peut m’aider financièrement. Mon frère aîné est artisan-peintre et avec un salaire de 80 roupies par jour, il ne gagne pas plus que moi, mais lui a pu se marier parce que mon père était encore vivant. Si vous avez le temps, on ira voir ma famille tout à l’heure.
- Moi j’ai le temps mais vous ne craignez pas de rater un deuxième client ?
- Seuls les riches n’ont pas le temps et je ne suis pas riche et puis deux clients dans la même journée en cette saison, ça n’arrive jamais. Cela faisait une semaine que je n’avais plus navigué.
- Comment vivez-vous en l’absence de clientèle ?
- Comme beaucoup de bateliers, j’ai un deuxième métier : je travaille dans un atelier de tissage. Vous savez sans doute que les saris de Varanasi sont très réputés. Je gagne en théorie cent roupies par jour dans cet atelier… mais en fait je gagne moins à cause des coupures de courant qui empêchent de poursuivre le travail.
- Les métiers à tisser ne sont pas manuels ?
- Si, mais la pièce est si sombre qu’en absence de courant, seuls les deux métiers les plus proches de la fenêtre continuent à fonctionner. C’est à cause de l’irrégularité de ces revenus que j’avais décidé de devenir batelier il y a quatre ans.
- Lequel de vos deux métiers préférez-vous ?
- Naviguer est plus fatiguant, mais ici je suis à l’air libre et surtout, je suis plus proche de notre mère Ganga.
Et Poulou de conclure sa phrase par un sonore raclement de gorge et un crachat de plus dans le fleuve, avant de mettre le cap vers le rivage car l’heure de navigation se termine.
Une fois la barque amarrée et un thé avalé sur le Shivala Ghat, je marche derrière Poulou dans les étroites rues d’un quartier où même en me perdant je n’aurais jamais pu accéder… tant il est inaccessible et au bout de ce labyrinthe, la dernière maison est celle où vit la famille de Poulou.
“Je viens y prendre mes repas mais je n’y dors pas car il n’y a pas de place pour une huitième personne, c’est pourquoi je dors dans le bateau.
Sept personnes vivent ici : le frère aîné de Poulou, sa belle-soeur, ses deux nièce et neveu, ses deux jeunes soeurs et sa mère.
Sept personnes et je vois une pièce de 6m2…
Radha, la belle-soeur, Pimkie et Sita les deux soeurs, sont présentes dans la pièce quand Poulou m’invite à y entrer. Elles sont là, à agiter un éventail dans la chaleur de cette pièce qui excède largement la température extérieure. Pimkie et Sita ne vont plus à l’école, pas à cause des vacances en cours, mais à cause de son coût trop élevé.
- Alors que faites-vous ?
- On reste ici.
- Et la nuit, comment faites-vous pour dormir à sept ?
- Trois dorment sur le lit, trois dessous et grand-mère dort dehors sur un matelas.
Je demande à Poulou s’il est heureux de cette vie, même si je devine l’amertume de sa réponse.
Je me trompe.
“Je suis heureux parce que quelque soit son nom, j’ai confiance en Dieu et je sais qu’il veille sur moi et ma famille.”
J’aimerais pouvoir me réjouir du bonheur de Poulou, mais je ne peux pas car son bonheur me déprime, il y a quelque chose qui cloche entre ce que je vois dans cette pièce et ma proche aspiration au bonheur.
“Dieu ou pas, Allah ou Shiva, Jésus ou Vishnu, on ne peut pas être heureux ainsi !” ne puis-je m’empêcher de penser en guettant l’instant où je pourrai quitter cette pièce sans montrer d’autres signes d’impatience que la sueur qui coule sur mon front et trempe ma chemise.
J’aimerais pouvoir dire que cette heure chez Poulou fut un moment privilégié en rédigeant un paragraphe moralisateur “sur-la-simplicité-des-choses-qu’on-est-plus-capable-de-percevoir-en-Europe”. Ce serait tellement “exotique” mais totalement faux. Aussi quand Poulou m’a proposé de prendre un autre thé sur les Ghats, je n’ai pas hésité à le suivre.
Après cet ultime thé, nous nous sommes séparés à l’endroit où nous nous étions rencontrés la veille.
En voyage comme en reportage, les rencontres sont toujours éphémères.
Le soir même, alors que je marche une dernière fois le long des Ghats avant de quitter Bénarès demain, je comprends que l’inexplicable bonheur de Poulou est ici, à côté de ce fleuve sacré et que cette proximité lui suffit pour être heureux… ou pour se convaincre de l’être…
A Bénarès, sans doute plus qu’ailleurs en Inde, il y a des choses qu’un occidental ne peut comprendre et qu’il n’est pas nécessaire de comprendre…


















7/12/2009 à 19:51
Entre le Gange sacré et un autre lac de montagne béni des dieux, il y a la transparence de l’eau, un batelier sur l’un, un cabaretier sur l’autre sans embouteillage de pédalos, les rencontres y sont percutantes mais pas éphémères autour d’une tasse de thé
8/57/2009 à 10:12
Salut Fangio,
Un lac de montagne béni des dieux ? Voilà un lieu que je rêve de connaître, surtout si le long de ses rives les rencontres se prolongent autour d’une tasse de thé… c’est peut-être là que mon voyage sur les traces de Gandhi s’achèvera…