Trois drôles de dames
Après ma rencontre avec la communauté des Agariyas du Little Rann of Kutch que relatait mon article précédent, je reste dans l’Etat du Gujarat pour rencontrer une autre communauté, celle de l’ashram de Vedchhi, un village situé au sud de le l’Etat.
Y parvenir ressemble à un jeu de pistes qui commence dans la ville d’Ahmedabad, se poursuit dans celle de Surat où j’arrive en train, continue en bus jusqu’à Bajipura, un croisement de routes le long desquelles quelques échoppes sont ouvertes d’où je téléphone à l’ashram.
” - Je suis arrivé à Bajipura.”
” - Une moto viendra vous y chercher dans une dizaine de minutes.”
Quelques minutes plus tard, Surendra, ancien chercheur d’une soixantaine d’années, arrive et nous roulons une dizaine de kilomètres sur une route ombragée jusqu’à l’entrée de l’ashram : le Gandhi Vidyapith Vedchhi.
Pourquoi suis-je venu jusqu’ici ?
Pour rencontrer Narayam Desai, fondateur de cet ashram que lui-même préfère appeler “institut”.
Mon reportage vidéo tente de résumer la vie (en moins de 3 minutes…) de cet homme de 84 ans qui a connu Gandhi et a même travaillé au sein de son secrétariat dans sa jeunesse.
Initialement, je voulais utiliser cet article pour continuer l’histoire de Narayam Desai mais elles sont arrivées, l’une après l’autre…
Qui ? Trois drôles de dames.
Je vis d’abord Paula, alors que je discutais dans la chambre de N. Desai où à peine arrivé, il m’avait invité à prendre mon premier repas. Elle a traversé la pièce en me saluant d’un “bonjour” où je n’ai pas perçu le moindre accent étranger.
Paula pourtant n’est pas française mais allemande, comme le sont aussi Marika et Susan que je croisais ensuite.
Trois jeunes allemandes de vingt ans, vivant dans un ashram isolé en pleine nature et un journaliste français pour les écouter, “voilà un casting de rêve pour une chaîne franco-allemande”, presque trop parfait le casting d’ailleurs, ne friserait-on pas la mise en scène ? où sont cachées les caméras ? pas la mienne mais celles de l’équipe de production ? je ne vois rien, ni preneur de son au sommet d’un manguier ni caméraman derrière le tronc d’un cocotier.
Quant à Susan, Marika et Paula elles ne ressemblent pas à des actrices, elles ne jouent pas et elles ont certainement des choses à dire sur le sens de leur présence dans ce lieu.
De leur part je redoute toutefois quelque chose, une seule phrase en fait : “nous sommes ici parce que nous sommes tombées amoureuses de l’Inde…”
Ces mots de “voyageurs-occidentaux-fascinés-par-la-magie-de-l’Inde-et-séduits-par-le-visage-de-leurs-souriants-habitants”, je les ai si souvent entendus au cours de mes précédents séjours dans le pays que je crains de les entendre encore, parce que moi je ne suis pas amoureux mais curieux de l’Inde et c’est une sacrée nuance car si l’Inde exige peu de choses du voyageur qui la traverse (quoique beaucoup de patience quand même…), elle demande un minimum de nuance que la naïveté de l’amour permet rarement.
Malgré leur jeunesse, Marika, Paula et Susan sont nuancées… sans doute ont-elles beaucoup “vieilli ” depuis huit mois… huit mois déjà qu’elles sont arrivées ici…
Elles ne se connaissaient pas avant d’atterrir en Inde ou si peu, elles avaient juste passé ensemble un week-end de préparation à ce départ qu’avait organisé l’association qui leur a permis de venir ici pendant un an.
Etudes secondaires terminées et bac en poche, elles quittent Hanovre, Brême et Darmstadt et se retrouvent dans un avion pour Bombay et après un voyage épique, elles arrivent harassées à l’ashram.
Il fait nuit.
Les lits sont d’inconfortables paillasses (j’y ai passé deux nuits à me retourner d’un côté à l’autre pour chercher en vain le plus “moelleux” de ces deux côtés). Les douches sont des seaux cabossées (la forme du seau ne change certes pas la qualité de l’eau mais on la puise avec plus de “prudence”). Il y a des bruits nocturnes inconnus (le paon est sans doute une jolie bestiole mais son cri est tyrannique, un genre de “Piou, Piou !” prétentieux et strident qui vous réveille à coup sûr).
Et surtout il y a l’inconnu. Un an à rester ici. Impossible. A ce moment-là, Marika, Paula et Susan ont une envie commune : rentrer aussitôt à la maison, mais leur maison est loin d’ici…
Huit mois plus tard, “notre maison est aussi ici” affirment-elles.
Pour autant, elles ne sont pas devenues indiennes et la proximité de leur retour en Allemagne en juillet et août prochains les réjouit pour des raisons notamment humaines (gastronomiques aussi quoique Paula soit désormais végétarienne), mais cet ashram, elles l’ont peu à peu apprivoisé malgré sa rusticité, ses activités répétitives (travaux manuels et agricoles quotidiens) et sa vie communautaire.
Car le coeur de la vie au sein de l’ashram c’est la communauté. Travailler ensemble, manger ensemble, vivre ensemble, pour un indien c’est facile et même normal car la société indienne est fondée sur la communauté qu’elle se nomme “famille”, “caste” ou “religion”, rien de tel en Occident où toute vie communautaire relève d’abord d’un choix personnel. En Inde c’est une norme.
Marika, Susan et Paula ont appris à vivre “ensemble”, c’est-à-dire avec la quinzaine d’indiens qui habitent l’ashram autour de son fondateur Narayam Desai.
Elles ont appris le hindi, appris à tisser, appris à refaire une toiture, appris à cuisiner pour une vingtaine de personnes et grâce à ses différents apprentissages elles ont appris à se connaître elles-mêmes, si bien que c’est paradoxalement en menant cette vie communautaire que ces trois jeunes femmes ont affirmé leurs propres identités.
“Désormais je me sens plus responsable et pour des choses très concrètes, comme aujourd’hui par exemple alors que j’ai la responsabilité de préparer le repas de toute la communauté. En Allemagne, j’ouvre le frigo et le repas est aussitôt prêt, ici je dois tout gérer, de la quantité des pommes de terre à peler à la dose d’épices à introduire dans le plat” dit Marika, active devant ses marmites.
“En Allemagne, j’avais le sentiment d’être avant tout la fille de mes parents mais ici parce que je suis loin d’eux, je suis d’abord moi-même” ajoute-t-elle.
“La vie communautaire m’a simplement appris à écouter les autres” affirme Susan qui concède toutefois avoir besoin de moments pour s’isoler qu’elle ne parvient pas toujours à trouver.
Après le dîner communautaire, la journée s’achève par une réunion d’une heure à laquelle assistent tous les membres de l’ashram, enfants comme adultes, indiens comme allemandes. Marika, Paula et Susan n’hésitent pas à intervenir sur les sujets abordés qu’ils concernent l’emploi du temps du jour ou l’inégale qualité du cinéma indien.
Elles se coucheront ensuite sous leurs moustiquaires jusqu’au réveil auroral pour suivre un cours de hindi dès 6h, première activité d’une nouvelle journée.
Après un an en Inde, elles connaîtront peu de choses du pays sinon cet ashram mais elles n’étaient pas venues ici pour voyager. Elles voulaient prendre le temps de vivre une année différente, une année pour se connaître soi-même en se confrontant aux autres, une année qu’elles n’oublieront pas lorsqu’elles commenceront en septembre prochain des études de psychologie, de sociologie et de politique internationale.
Parmi ces étudiants, resteront-elles ces trois drôles de dames croisées dans un ashram ?













27/30/2009 à 13:43
Cours d’hindi, tissage, travaux manuels et agricoles, est-ce que toutes ces activités ne sont pas déconnectées de la vie réelle dans ce lieu communautaire retiré où l’on ne peut pas échapper à son ego ? mais si je devais aller en Inde pour ma recherche spirituelle, dans quel ashram devrais-je me rendre et quel est la place d’un ashram dans le monde moderne indien du 21ème siècle ?
29/16/2009 à 17:03
Salut Jalouvre,
Te conseiller sur le choix d’un ashram… j’en suis bien incapable… en Inde, je n’ai jamais fréquenté ces lieux et l’ashram de Vedchhi où j’ai fait ce reportage est le seul où je suis jamais entré, mais il y a en Inde suffisamment de lieux naturels isolés et silencieux pour ne pas se lancer dans le difficile aventure d’une vie communautaire qui reste une des règles de la vie en ashram.
Mais évidemment… si tu es prêt à un tel défi… ce n’est pas moi qui te découragerait…
Personnellement, je préfère la vision des montagnes dans l’Etat d’Himachal Pradesh ou celle de la Mer d”Arabie sur une plage du Kerala… rien n’est plus apaisant après un long séjour dans la fébrilité des villes indiennes.
A ta remarque sur l’utilité des activités quotidiennes pratiquées au sein d’un ashram, je réponds que ces activités, qu’elles soient manuelles ou agricoles, sont réellement utiles à la vie de l’ashram d’autant qu’elles “structurent” la vie communautaire. Déconnectées de la “vie réelle” demandes-tu à leur propos… sans doute, mais la “vie réelle” c’est quoi ? Est-ce la consommation au sein des “malls” évoqués dans ma deuxième étape à Gurgaon ou est-ce l’auto-suffisance alimentaire de l’ashram de Vedchhi où l’on produit et consomme ses propres fruits et légumes ? Y répondre c’est répondre au sens de sa propre vie et je passerais vingt ans sur les traces de Gandhi que je n’aurais toujours pas la réponse…