Ni dogs, ni millionnaires
Arrivée à Patna, capitale de l’Etat du Bihar. Le plus pauvre du pays, dit-on… position peu enviable que dénie tout bihari, qui désigne aussitôt son voisin méridional du Jharkhand à ce rang.
Sans doute au Jharkhand, désignerait-on à son tour l’Etat d’Assam, comme si la pauvreté se déplaçait toujours plus loin, toujours chez l’autre…
Ce classement me préoccupe peu. Je ne suis pas au Bihar pour assister à l’élection de l’Etat le plus misérable du pays même si mon étape ici a un lien avec la pauvreté : celle des Intouchables.
Ceux que Gandhi appelait “harijans”, soit “enfants de Dieu” et dont je parlerai dans mon prochain article, car une fois encore une rencontre perturbe, sinon l’ordre des choses, du moins l’ordre de mes reportages…
Un premier signe révèle toutefois la situation économique du Bihar alors que je suis dans le taxi qui me conduit vers le centre-ville où je déposerai mon sac dans une guesthouse assez sordide (et par ailleurs si bruyante que j’aurai l’impression pendant les nuits suivantes de dormir dans la rue même) : peu de véhicules de particuliers circulent dans les rues de Patna et la taille de cette “petite” capitale d’Etat d’un million et demi d’habitants n’explique pas tout.
Proportionnellement, il y a autant de voitures dans Patna qu’il y en avait à Delhi au début des années 90.
Le comptage des voitures dans une capitale peut sembler une évaluation bien aléatoire pour estimer la situation du développement d’un Etat, il est toutefois assez efficace tant l’achat d’un véhicule est la meilleure des vitrines pour prouver son ascension sociale.
En Inde, dès que les revenus le permettent, on achète “son automobile” (souvent avant l’obtention du permis de conduire…).
J’ai peu de temps au Bihar. Trop peu de temps. Trois jours à peine. Le manque de temps, éternelle complainte du journaliste.
Si je le rencontrais vraiment ce Gandhi le long d’une route de l’Orissa où j’irai bientôt, aurais-je seulement le temps de m’arrêter pour lui parler.
“Désolé Gandhi, ce sont seulement tes traces que je cherche, pour le bonhomme je n’ai pas le temps. Car je ne suis pas un voyageur débonnaire et contemplatif moi, je suis un journaliste, un vrai de vrai tu comprends avec carte de presse, caméra, micro et tout et tout, en plus tu devrais être mort, j’ai déjà à peine le temps de rencontrer les vivants, alors mon pauvre, les macchabées comme toi…”
Et pourtant la journée du lendemain soudain se libère. La rencontre prévue avec Jungal Das, un Intouchable vivant dans un village à 250 kilomètres de Patna est repoussée au surlendemain, aucun membre de l’association de défense des droits des Intouchables n’étant disponible pour m’y accompagner demain.
Pour la réalisation de certains reportages, la médiation d’une ONG est en effet indispensable. Ainsi sans l’association “Jan Path”, je n’aurais jamais pu rencontrer les Agariyas dans le désert du Kutch au cours de la troisième étape de mon voyage.
Une journée libre… perspective presque déstabilisante… que ferai-je ? Irai-je voir le Gange qui traverse le nord de la ville ou visiterai-je plutôt le “Mandir Takht”, un des sanctuaires sikhs parmi les plus vénérés du pays ?
Pas le temps d’hésiter (même pour ça, je n’ai pas le temps…) : l’ONG “National Campaign on Dalit Human Rights” me propose déjà la visite d’un des bidonvilles de Patna.
Cette proposition me gêne…
Pourquoi me suggère-t-on la découverte d’un bidonville et pas celle d’un musée ? Comme si seule la pauvreté pouvait intéresser un journaliste étranger…
Bon j’irai, mais sans caméra, histoire de me sentir visiteur plus que journaliste.
Rickshaw pour Ambedkar Colony, un des 65 bidonvilles de Patna.
300000 personnes vivent dans les bidonvilles de cette capitale, soit le cinquième de sa population, mais les habitants des slums ne sont pas les plus mal-logés, car pour les villageois qui arrivent à peine de leurs campagnes en espérant trouver un emploi en ville, le premier “domicile” se limite à une paillasse déroulée sur un trottoir.
En Inde, vivre dans un bidonville c’est déjà l’accès à une forme d’hébergement, qu’elle soit légale ou pas.
7000 personnes vivent aujourd’hui à Ambedkar Colony.
Les premiers habitants sont arrivés il y a une trentaine d’années avec toujours le même espoir : trouver en ville les revenus qu’on ne trouve pas dans les villages.
Sur des terrains publics encore déserts, ils commencèrent alors à ériger les murs de logements précaires, qui deviendront plus tard LEURS logements, notamment grâce à la lutte d’un homme : Vishori Das.
Il y a 35 ans, Vishori débarque de l’Inde rurale pour s’installer à Ambedkar Colony avec ses parents. Son père est conducteur de vélo-rickshaw, sa mère aide-ménagère chez des familles aisées.
Ses parents s’acharnent pour qu’il aille à l’école et après des études supérieures, Vishori devient professeur… et président d’une association qui défend les intérêts des habitants du slum.
Il consacre ses premiers combats à la construction de sanitaires dans le bidonville, de même qu’il agit pour l’accès de tous à l’eau potable et à l’électricité. Il commence ensuite une lutte sans fin pour que les habitants des slums de Patna deviennent propriétaires de leurs logements et que cesse ainsi la menace quotidienne de leur expropriation.
Quand Ambedkar Colony devient enfin un bidonville “légal”, il continue sa lutte pour les habitants des autres bidonvilles de la capitale, qui pour l’essentiel vivent dans des constructions illégales.
Vishori Das est un personnage atypique.
Si dans les bidonvilles de Bombay, il n’est pas rare de trouver des médecins ou des avocats qui ne peuvent vivre ailleurs à cause des prix ubuesques de l’immobilier dans cette ville, les habitants des slums de Patna sont manoeuvres, conducteurs de vélos-rickshaws, balayeurs… sauf Vishori qui malgré sa réussite professionnelle reste à Ambedkar Colony.
“Je ne partirai jamais d’ici, bien que mes revenus le permettent largement. Je vis depuis trente ans à côté de gens que j’aime et qui désormais ont besoin de moi. Tant que je vivrai, je ne cesserai de me battre pour eux car il y a malheureusement toujours de nouvelles luttes à mener. Venez voir par exemple l’état des locaux de l’école.”
Nous quittons la pièce où nous discutons depuis plus d’une heure et marchons dans les étroites ruelles du bidonville vers un bâtiment décrépit.
“Voilà l’école !”
Une école sans tables, sans chaises, sans livres, sans cahiers, sans tableau… et sans enseignant…
“Sans école pour les éduquer, les enfants des slums sont destinés à rester comme leurs parents : des balayeurs, des manoeuvres ou des rickshavalas.”
“Et maintenant regardez ces terrains libres. Nous pourrions y construire des logements pour cinquante familles qui vivent actuellement dans la rue, mais on nous refuse l’autorisation.”
Vishori attend rarement des autorisations publiques pour agir ce qui lui vaut de réguliers passages devant les tribunaux.
“Il doit y avoir 5 ou 6 plaintes contre moi en ce moment, je ne suis plus très bien, j’en cumule plus d’une soixantaine depuis que j’ai commencé mon combat pour les habitants des bidonvilles, mais un combat mérite bien quelques tracas judiciaires.”
“Je ne lutte pas seulement pour la construction d’infrastructures, que ce soient des puits d’eau potable, des branchements électriques ou de nouveaux bâtiments, je lutte pour que ces gens vivent dignement afin qu’on ne les traite pas en animaux et qu’à l’avenir aucun film ne les nomme plus slumdog.”
Alors que Vishori me propose de visiter un slum voisin dont les maisons faites de terre et de paille ont été érigées sur des terrains publics sans autorisation préalable, il m’interroge sur le sens de ma présence ici.
- Vous êtes bien journaliste non ?
- J’essaie de l’être un peu.
- Mais là, en ce moment, vous l’êtes ?
- Pourquoi ?
- Parce que vous n’écrivez ni ne filmez.
- Si je reviens avec une caméra, vous auriez le temps de répondre à mes questions ?
- Je prends toujours le temps qu’il faut pour parler des habitants des slums.
- Quand seriez-vous libre ?
- Aujourd’hui même.
- Un aller-retour en rickshaw et je suis là avec une caméra.
- Il faudra me demander quelque chose…
- Quoi ?
- Mon nom…
- Vishori ?
- Das… Vishori Das… Das est un nom très répandu au Bihar.
- Quel est son sens ?
- Il signifie “esclave”. Mes parents l’étaient. Je ne le suis plus.
Je prends un vélo-rickshaw, dont le conducteur est sans doute un de ces 300000 habitants qui vivent dans les bidonvilles de Patna.
A la guesthouse, je saisis ma caméra avant de retourner à Ambedkar Colony pour commencer un reportage sur un homme qui s’est depuis longtemps affranchi de son nom.
















21/36/2009 à 10:08
Le film Slumdog a rencontré un succès populaire à mon avis mérité (jeu des acteurs, rythme, tragédie romancée qui nous balade entre réalisme et conte de fée ainsi que la BOF ) mais je crois aussi de vives réactions de certains habitants de bidonvilles qui s’indignent contre l’image négative que diffuse ce film (violence, exploitation, corruption, discrimination). Des associations d’habitants de Patna ont même porté plainte, est-ce que vous en avez rencontré ?
27/51/2009 à 13:35
Divine Kumari.
Tu as apprécié “Slumdog millionnaire”.
Pourquoi pas ?
Moi je n’ai pas aimé.
Pas à cause de sa publicité misérabiliste sur l’Inde, après tout c’est du cinéma et une fiction permet de tout présenter sauf la réalité.
C’est juste que ce film m’a donné le vertige, il allait trop vite, partait dans tous les sens. En revanche, j’avais beaucoup aimé le livre (écrit par un indien, pas par un britannique…).
Ai-je rencontré des indiens hostiles à ce film ? Vishori Das, “le prof du bidonville”, dont un de mes reportages à Patna raconte l’histoire s’est bien opposé à sa diffusion, mais à part lui personne ne m’a parlé de ce film… les habitants des bidonvilles des villes indiennes ont sans doute d’autres soucis que contester le titre d’un film occidental qu’ils ne verront jamais…