Exode urbain
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Exode urbain ?
N’y a-t-il pas une erreur dans le titre de cet article ? Car en Inde, les villes s’étendent toujours davantage. Des populations d’origine rurale y arrivent chaque jour avec l’espoir de trouver les revenus que la vie dans les villages ne leur procure pas.
Alors, en Inde comme ailleurs l’exode ne serait-il pas plutôt rural ?
Sans doute, mais à la “Gujarat Vidyapith”, l’université d’Ahmedabad dans l’Etat du Gujarat où j’effectue la cinquième étape de mon voyage sur les traces de Gandhi, les étudiants sont eux prêts à partir vers l’Inde rurale et pas seulement au cours de leur scolarité quand leur cursus prévoit un séjour obligatoire d’une semaine dans un des villages de l’Etat.
A la fin de leurs études, certains d’entre eux renoncent à la vie citadine et au confort d’une vie matérielle que leurs diplômes autoriseraient pourtant, afin de participer au développement de cette Inde rurale que Gandhi chérissait tant.
C’est d’ailleurs pour elle qu’il créa cette université en 1920.
Il voulait que l’université forme de futurs professionnels - enseignants, travailleurs sociaux, ingénieurs… - pour que ceux-ci mettent ensuite leurs compétences au service de cette Inde rurale que les citadins connaissent si peu mais où vivent pourtant près de 70% de la population indienne.
L’Inde n’est pas seulement l’immensité de villes comme Delhi, Bombay ou Calcutta, c’est d’abord des centaines de milliers de villages.
Quatre-vingt dix ans après sa création, la Gujarat Vidyapith poursuit sa mission originelle en formant des étudiants dans des disciplines aussi éclectiques que les lettres, les sciences, l’histoire, la sociologie ou le journalisme, mais ces jeunes ne recevront pas seulement des enseignements formels, ils vivront sur le campus en suivant les principes de Gandhi.
Comme lui, ils prieront à plusieurs reprises chaque jour. Comme lui, ils tisseront leurs propres vêtements avec leurs rouets. Comme lui, ils nettoieront les locaux communs et notamment les latrines. Comme lui, ils prépareront et cuiront leurs rations de chapatis (galettes de farine). Comme lui, ils mèneront une vie communautaire.
Pour autant, les étudiants qui décident de venir étudier ici (à condition qu’ils le puissent car la sélection à l’entrée est sévère) sont davantage attirés par la qualité des diplômes que par le charisme d’un petit bonhomme chauve et malingre assassiné il y a soixante ans, dont ils connaissent à peine l’histoire et encore moins ses principes… qu’ils ne tarderont pas à découvrir…
Pour Prashant, qui a terminé des études en audio-visuel (ses films abordent uniquement des thématiques rurales. Il laisse à d’autres les récits des frasques des acteurs de Bollywood ou les images des matches de cricket), les deux premiers mois sur le campus furent rudes notamment à cause de l’obligation de vie communautaire pour tous les étudiants.
“Pendant les deux premiers mois, je ne disais pas un mot tellement j’étais mal à l’aise. Je devais habiter ici alors même que mes parents vivent à quelques centaines de mètres de l’université et puis après ces deux mois, j’ai peu à peu changé et je suis maintenant si bien qu’à mon tour je vais enseigner l’audio-visuel aux prochaines promotions d’étudiants.”
Au cours de la journée que j’ai passé sur le campus (car moi aussi dès six heures du matin, je préparais des chapatis aux “formes originales”), tous les étudiants que j’ai recontrés m’ont confié avoir changé au cours de leur scolarité, au point de transformer la vie de certains d’entre eux.
Comme la vie de Radhakrishna…
Radhakrishna a surgi comme une apparition dans ce reportage. Je l’ai interviewé pendant près d’une heure dans un parc du campus et ses réflexions plus que ses réponses à mes questions figurent partiellement dans le reportage vidéo associé à cet article.
A 34 ans Radhakrishna vient de finir des études à la Gujarat Vidyapith. Avant la reprise de ces études, il avait travaillé plus de dix ans comme commercial dans une entreprise où il n’avait pas le sentiment “d’être lui-même”, sans qu’il sache d’ailleurs qui il était vraiment ni quel pouvait être le sens de sa vie… ce que lui ont révélé deux années sur le campus.
“Je ne veux ni maison ni voiture mais seulement la paix intérieure et ici je l’ai trouvée. Gandhi a fondé cette université pour que des étudiants transforment la société et je veux contribuer à son changement. Ainsi ai-je décidé de quitter Ahmedabad et le Gujarat pour créer une école dans un village de l’Uttar Pradesh où je vivrai à partir du mois de juillet prochain avec ma femme qui est aussi enseignante.”
Radhakrishna ne renonce pas seulement à la vie citadine, il s’apprête aussi à quitter son Gujarat natal pour traverser une partie du pays, mais pour lui les principes de Gandhi - qu’il s’agisse de la non violence, de la recherche de la vérité, du contrôle des sens, de la non possession des biens ou de l’éducation - sont suffisamment universels pour qu’ils ne s’arrêtent pas aux frontières d’un Etat ou d’un pays.
“L’Inde autant que la France a besoin de l’idéologie de Gandhi” ajoute-t-il.
Je me souviens maintenant d’une réflexion de Pankti, la jeune femme de l’ONG “Jan Path” (Peuple en marche) qui m’avait accompagné dans le désert du Kutch pour y rencontrer la communauté des Agariyas qui extraient le sel des bassins salins. Pour elle, si nous suivions tous, ne serait-ce que 10% des principes de Gandhi, le monde serait complètement transformé.
Comme Radhakrishna renonce à la ville et au Gujarat, Pankti elle a déjà renoncé au mariage et à la maternité pour se consacrer pleinement à son activité humanitaire.
Mais l’un comme l’autre ne renoncent pas à ce qu’ils sont, au contraire, ils ont découvert leur propre personnalité dans l’engagement pour les populations rurales. Dans leurs engagements respectifs, ils ne vivent rien d’autre que leurs rêves.
“Cette école, dans l’Uttar Pradesh, c’est mon rêve et une chose est sûre : désormais, je ferai tout pour le réaliser.”
J’ai terminé l’interview de Radhakrishna, la caméra est dans son sac et pourtant nous continuons notre discussion assis sur l’herbe de ce parc. La nuit tombe et après le partage d’un lassi (délicieux yaourt liquide) dans une gargote voisine, nous faisons plusieurs fois le tour du campus pour parler de nos vies, de nos projets, de nos échecs et de nos espoirs.
J’aime ne plus me sentir “journaliste en reportage”, c’est le meilleur moyen de parler et d’écouter des gens, qui alors ne sont plus des anonymes que j’interroge. Il faudrait pouvoir commencer chaque reportage au moment où il s’achève mais alors aucun reportage ne finirait plus et celui-ci se termine car demain à l’aube, je reprends ma route vers d’autres rencontres, vers d’autres Radhakrishna qui ne changeront pas le visage de l’Inde, mais peut-être le destin de quelques écoliers dans un village de l’Uttar Pradesh.












