Désert de sel
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Le sel… pour Gandhi il était le symbole de la lutte contre le pouvoir colonial.
Le 12 mars 1930 il quitta la ville d’Ahmedabad dans l’Etat du Gujarat avec 78 membres de son ashram pour marcher 390 kilomètres vers l’ouest et atteindre le 6 avril Dandi sur les rives de la Mer d’Oman où plusieurs milliers de ses compatriotes l’avaient alors rejoint.

Le même jour, Gandhi se pencha vers le sol et ramassa une poignée de cristaux de sel, défiant ainsi la loi qui octroyait aux britanniques le monopole du commerce du sel. Pour ce geste Gandhi fut emprisonné pendant près de neuf mois mais la “Marche du sel” fut un des événements qui annonçait l’indépendance du pays en 1947.
Aujourd’hui pour les agariyas, le sel n’est rien d’autre que le symbole de la rudesse de leur vie.
Les Agariyas ? Ce sont ces ouvriers qui chaque année viennent travailler dans la région du Little Rann of Kutch (petit désert du Kutch) pour produire puis récolter le sel qui sera ensuite transformé par l’industrie pour devenir un aliment consommable par des millions d’indiens car cette région produit 20% du montant total de sel du pays.
J’ai passé une journée avec les Agariyas alors que la saison de la récolte s’achève dans une quinzaine de jours. Dans deux semaines, tous ces hommes retourneront dans leurs villages où ils attendront la fin de la Mousson avant de retourner sur ces terres salines dès le mois de septembre. Pendant quatre mois, le désert du Kutch sera vraiment désert…
Combien de roupies auront-ils gagné au cours de cette journée ? Difficile à dire car la pauvreté de leurs revenus ne s’estime pas en jours de travail mais sur une saison entière.
Deux chiffres toutefois : les intermédiaires dont les camions viennent charger la production du Little Rann of Kutch achètent aux Agariyas 13 paise le kilo de ce sel (1 roupie = 100 paise et 65 roupies = 1 euro, soit 0.002 euro le kilo) qu’ils revendront aussitôt et sans aucune transformation 800 paise le kilo aux industriels.
Les agariyas sont les seuls à ne pas profiter du marché du sel dont ils sont pourtant l’indispensable premier maillon.
Ce sel est la malédiction des Agariyas, ils passent huit mois par an à le produire et à le récolter mais au lieu de gagner leur vie dans le Kutch, ils s’appauvrissent toujours davantage en travaillant car à la fin de la saison, la plupart d’entre eux auront seulement gagné assez d’argent pour rembourser la dette qu’ils avaient contractée au début de la saison afin d’acquérir le matériel nécessaire à leur travaux (dont le carburant indispensable pour le fonctionnement des pompes à eau), dette qu’ils devront renouveler dès la saison suivante pour les mêmes raisons.
Comment espérer un avenir différent alors que chaque saison reproduit le sel autant que les dettes ?
“Nous n’espérons pas pour nous mais pour nos enfants” me dit Ayyubhai lors de sa première pause à dix heures du matin alors qu’il s’est levé six heures auparavant. Nous prenons ensemble le thé dans des assiettes à défaut de le boire dans des tasses, alors que nous sommes assis sur son lit - un sommier rustique constitué de lanières de tissu entremêlées - et abrités sous une bâche qui protège du soleil mais pas des températures déjà supérieures à quarante degrés.
C’est dans cet habitat aux allures provisoires que chaque Agariya vit pourtant depuis bientôt huit mois.
“C’est encore plus rustique quand nous revenons ici chaque année en septembre car les pluies de la Mousson ont dévasté l’hébergement de la saison précédente et il faut tout reconstruire, aussi consacrons-nous nos premières journées à creuser cette terre pour installer notre campement et en attendant nous n’avons aucun abri” poursuit Ayyubhai, qui est l’un des chefs de cette communauté d’Agariyas…
La communauté, voilà la source d’espoir pour l’avenir de ces travailleurs qui se structurent peu à peu autour de responsables chargés de transmettre leurs réclamations au gouvernement local.
Cette organisation n’a pas surgi du néant mais quelques ONG, soucieuses de la situation de ces Agariyas, population invisible et silencieuse isolée dans ses lointaines zones désertiques, ont décidé d’agir pour améliorer leur vie quotidienne.
Jan Path - le peuple en marche - est une de ces association et c’est avec un de ses membres que j’ai quitté Ahmedabad à l’aube pour atteindre le désert du Kutch au début de la matinée. Un membre ou une membre ? Car si le féminin de “membre” n’existe pas, il faudrait l’inventer pour Pankti Jog. Cette jeune femme “mériterait” à elle seule une série d’articles sur ce blog, car pour travailler parmi les habitants les plus démunis du Gujarat, elle a dû affronter les codes d’une société indienne encore figée dans ses règles patriarcales.
En 2001, Pankti quitte Goa dont elle est originaire pour rejoindre le Gujarat où un tremblement de terre d’une magnitude de 7,9 vient de détruire une partie de l’Etat, elle y aide les sinistrés et ne quittera plus le Gujarat où elle travaille ensuite pour l’association “Jan Path”, renonçant pour se consacrer pleinement à son activité professionnelle au mariage, décision téméraire autant qu’excentrique dans un pays où la vie familiale est un dogme universel tandis qu’une vie solitaire est perçue comme inutile.
Mais Pankti a choisi de vivre en suivant ses envies et pas des normes sociales et aujourd’hui dimanche, elle a décidé d’accompagner un journaliste étranger dans le désert du Kutch “pour que des internautes allemands et français découvrent la situation des Agariyas”.
“Le but de Jan Path est qu’à l’avenir les Agariyas n’aient plus besoin de notre soutien pour revendiquer leurs droits et qu’ils puissent agir de façon autonome. Evidemment beaucoup de temps sera nécessaire mais ils ont déjà obtenu quelques améliorations dans leur vie quotidienne comme l’acheminement gratuit de containers d’eau qu’ils devaient autrefois payer, la rénovation de la route qui mène au désert ou la construction de logements proches du Little Rann pour leurs familles afin qu’ils puissent voir leurs femmes et leurs enfants pendant les huit mois consécutifs qu’ils passent dans le désert.”
Désormais la principale demande des agariyas ne concerne pas l’augmentation du prix de vente du kilo de sel mais l’éducation de leurs enfants : ils veulent des écoles. Car tous les enfants d’Agariyas ne sont pas scolarisés, en particulier ceux qui accompagnent leurs pères dans le désert quand ils viennent y travailler.
“Nous voulons que nos enfants aillent à l’école car l’éducation est le seul moyen pour qu’ils ne vivent pas comme nous et qu’ils puissent choisir un autre métier qu’Agariya.”
Il y a 80 ans, Gandhi avait brandi le sel du Gujarat comme l’emblème d’une liberté en marche, pour les enfants des Agariyas la liberté sera de quitter ces déserts de sel où leurs pères auront travaillé et travailleront encore jusqu’à la tombée de la nuit et des nuits prochaines.
Oh mère, l’Agariya est ignorant et illetré, pourquoi m’as-tu unie à lui ?
(Refrain d’une chanson populaire gujarati)













16/22/2009 à 12:35
Merci pour nous faire sentir la souffrance et le combat des très pauvres avec une locomotive économique qui fonce en laissant de côté ceux qui vivent un tout autre rythme. En voyant ce film je revoyait le regard des indiens que je rencontrais lors d’un récent voyage en Inde du Sud - ils sont des maitres dans la relation avec l’autre, je parle du peuple bien sûr. Ceux que j’ai rencontré et qui ont poursuivi de longues études dans les “grandes écoles” ne se différencient pas de nous, malheureusement ou pas, je laisse la question en suspens.
18/00/2009 à 08:02
Bravo pour ce reportage en textes et images et pour le portrait subtil de cette femme sortit de ses soumissions pour défendre des injustices mais combien de Pankti Jog pour faire évoluer les droits civiques chers à Bapu ?
19/41/2009 à 10:34
Merci de ton message Bargy.
J’essaie désormais de limiter le contenu de mes reportages à la seule écoute des personnages que je rencontre, comme les agariyas du désert du Kutch ou Pankti, salariée de l’ONG “Jan Path” que tu cites dans ton message.
Le courage de cette jeune femme n’est pas seulement d’aider les populations démunies de l’Etat du Gujarat, c’est d’abord de n’avoir jamais renoncé à ce qu’elle voulait faire ni à celle qu’elle voulait être.
Combien de Pankti en Inde demandes-tu ? Je n’en ai évidemment pas rencontré beaucoup avec une telle volonté, mais il y a dans le pays de nombreuses ONG locales qui pallient les déficiences - ou le désintérêt - du gouvernement dans l’aide à à ces populations et j’irai bientôt à l’Est voir le travail de l’une d’entre elles avec les sans-terre.
Peut-être y trouverais-je d’autres Pankti…
A bientôt fidèle internaute Bargy.
Bargy, c’est pas le nom d’un sommet alpin ça ?
19/50/2009 à 10:49
Bonjour Joshe.
Les agariyas du désert du Kutch sont une communauté parmi de nombreuses autres, isolées tant géographiquement que matériellement des “bienfaits” de la croissance indienne.
Un ubuesque exemple chiffré évoque le nombre aléatoire de ces populations invisibles : il y a quelques mois, une étude publiée dans la presse indienne avait établi qu’en relevant le seuil de pauvreté d’à peine 0,25 euro par jour (soit de 1 à 1,25 euro), 150 millions de personnes supplémentaires basculeraient sous ce nouveau seuil et deviendraient ainsi “officiellement pauvres”…
On n’ose imagine ce chiffre si le relèvement avait été de 0,5 voire d’un euro…
Enfin pour conclure, tu évoques les similitudes des jeunes indiens de la classe moyenne avec leurs homologues occidentaux. Ils sont sans doute similaires par leurs formations universitaires ou leurs tenues vestimentaires, mais dans leur vie familiale quotidienne, ces étudiants restent “très indiens”, ainsi une fois mariés, les garçons continueront à habiter avec leurs parents et les jeunes épouses partiront vivre chez leurs belles-familles.
Il y a des traditions millénaires que la multitude des centres commerciaux de Gurgaon n’a pas encore ébranlé…